Que j’ai souffert, mon cher Aza, depuis les derniers nœuds que je t’ai consacrés ! La privation de mes Quipos manquait au comble de mes peines ; dès que mes officieux Persécuteurs se sont aperçus que ce travail augmentait mon accablement, ils m’en ont ôté l’usage.
On m’a enfin rendu le trésor de ma tendresse, mais je l’ai acheté par bien des larmes. Il ne me reste que cette expression de mes sentiments ; il ne me reste que la triste consolation de te peindre mes douleurs, pouvais-je la perdre sans désespoir ?
Mon étrange destinée m’a ravi jusqu’à la douceur que trouvent les malheureux à parler de leurs peines : on croit être plaint quand on est écouté, on croit être soulagé en voyant partager sa tristesse, je ne puis me faire entendre, et la gaieté m’environne.
Je ne puis même jouir paisiblement de la nouvelle espèce de désert où me réduit l’impuissance de communiquer mes pensées. Entourée d’objets importuns, leurs regards attentifs troublent la solitude de mon âme ; j’oublie le plus beau présent que nous ait fait la nature, en rendant nos idées impénétrables sans le secours de notre propre volonté. Je crains quelquefois que ces Sauvages curieux ne découvrent les réflexions désavantageuses que m’inspire la bizarrerie de leur conduite,
Un moment détruit l’opinion qu’un autre moment m’avait donné de leur caractère. Car si je m’arrête aux fréquentes oppositions de leur volonté à la mienne, je ne puis douter qu’ils ne me croient leur esclave, et que leur puissance ne soit tyrannique.
Sans compter un nombre infini d’autres contradictions, ils me refusent, mon cher Aza, jusqu’aux aliments nécessaires au soutien de la vie, jusqu’à la liberté de choisir la place où je veux être, ils me retiennent par une espèce de violence dans ce lit qui m’est devenu insupportable.
D’un autre côté, si je réfléchis sur l’envie extrême qu’ils ont témoignée de conserver mes jours, sur le respect dont ils accompagnent les services qu’ils me rendent, je suis tentée de croire qu’ils me prennent pour un être d’une espèce supérieure à l’humanité.
Aucun d’eux ne paraît devant moi, sans courber son corps plus ou moins, comme nous avons coutume de faire en adorant le Soleil. Le Cacique semble vouloir imiter le cérémonial des Incas au jour du Raymi1 : il se met sur ses genoux fort près de mon lit, il reste un temps considérable dans cette posture gênante2 : tantôt il garde le silence, et les yeux baissés il semble rêver profondément : je vois sur son visage cet embarras respectueux que nous inspire le grand Nom3 prononcé à haute voix. S’il trouve l’occasion de saisir ma main, il y porte sa bouche avec la même vénération que nous avons pour le sacré Diadème4. Quelquefois il prononce un grand nombre de mots qui ne ressemblent point au langage ordinaire5 de sa Nation. Le son en est plus doux, plus distinct, plus mesuré ; il y joint cet air touché qui précède les larmes ; ces soupirs qui expriment les besoins de l’âme ; ces accents qui sont presque des plaintes ; enfin tout ce qui accompagne le désir d’obtenir des grâces. Hélas ! mon cher Aza, s’il me connaissait bien, s’il n’était pas dans quelque erreur sur mon être, quelle prière aurait-il à me faire ?
Cette Nation ne serait-elle point idolâtre6 ? Je n’ai encore vu faire aucune adoration au Soleil ; peut-être prennent-ils les femmes pour l’objet de leur culte. Avant que le Grand Mauco-Capa7 eût apporté sur la terre les volontés du Soleil, nos Ancêtres divinisaient tout ce qui les frappait de crainte ou de plaisir : peut-être ces Sauvages n’éprouvent-ils ces deux sentiments que pour les femmes.
Mais, s’ils m’adoraient, ajouteraient-ils à mes malheurs l’affreuse contrainte où ils me retiennent ? Non, ils chercheraient à me plaire, ils obéiraient aux signes de mes volontés ; je serais libre, je sortirais de cette odieuse demeure ; j’irais chercher le maître de mon âme ; un seul de ses regards effacerait le souvenir de tant d’infortunes.
1. Raymi : [Note de l'autrice] le Raymi principale fête du Soleil, l’Inca et les Prêtres l’adoraient à genoux. 2. Posture gênante : Zilia évoque les prières que font ses ravisseurs. 3. Le grand Nom : [Note de l'autrice] le grand Nom était Pachacamac, on ne le prononçait que rarement, et avec beaucoup de signes d’adoration. 4. Le sacré Diadème : [Note de l'autrice] on baisait le Diadème de Mauco-capa comme nous baisons les Reliques de nos Saints. 5. Langage ordinaire : il s'agit du latin des prières. 6. Idolâtre : dont les individus adorent les idoles. 7. Mauco-Capa : [Note de l'autrice] Premier Législateur des Indiens. V. l’Histoire des Incas.
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